Direction musicale : Nicholas Jenkins
Mise en scène : Richard Brunel
     
     

Brecht et Weill nous invitent à une petite introduction chantée à la philosophie, le temps de deux opéras. L’un finit par la mort, l’autre finit par la vie, par le simple pouvoir des mots. Les deux pièces, si semblables et si différentes, nous rendent au plaisir simple de l’histoire et de la musique, des images et du sens. Pour rapporter à sa mère un remède qui la guérira, le Garçon accompagne dans le voyage au-delà des montagnes l’Instituteur et les trois Etudiants. Il connaît la «grande coutume» qui dit que si l’un d’entre eux ne peut franchir un passage réputé difficile, à mi chemin, il est précipité dans un ravin. Dans Celui qui dit oui, premier opéra joué, l’enfant respecte la coutume et accepte de mourir. Dans Celui qui dit non, la pièce est rejouée mais l’issue change. Le Garçon n’est pas d’accord et propose de renouveler la tradition en instituan «pour toute nouvelle situation une nouvelle réflexion».


Bertolt Brecht, né en 1898 à Augsbourg, mort à Berlin-Est en 1956, et Kurt Weill, né en 1900 à Dessau, mort à New York en 1950, se rencontrent en 1927. Ils ont moins de trente ans, vivent tous les deux dans le bouillonnement de Berlin et sont déjà des figures de proue des avant-gardes artistiques.
Leur collaboration, extraordinairement féconde, ne dure que 6 ans, entre cette rencontre de 1927 et leur dernière œuvre commune en 1933 à Paris, au début de leurs années d’exil. Ensuite, même s’ils se retrouvent quelquefois en Amérique entre 1941 et 1948, même s’ils ont alors encore quelques projets, ils ne travailleront plus jamais ensemble.
L’adolescence et les années d’apprentissage de ces deux jeunes gens s’étaient déroulées pendant la grandiose boucherie que fut la guerre de 14 - 18. Ils étaient encore des hommes jeunes quand ils durent quitter l’Allemagne en 1933, le premier le 28 février, le lendemain de l’incendie du Reichstag, pour une odyssée de 15 ans, le second le 21 mars, pour toujours. Il était temps ! Le 10 mai, on brûlait les livres dans la plupart des grandes villes allemandes. Brecht et Weill, acteurs majeurs de ce que les nazis rangeaient sous le titre d’ «art dégénéré», étaient tous deux artistiquement révolutionnaires et socialement progressistes - Brecht poète provocateur, anarchiste puis marxiste, Weill enfant terrible de la musique nouvelle et ancien membre du Novembergruppe, proche du mouvement spartakiste, avec le tort supplémentaire et impardonnable d’être juif.

En janvier 1930, Brecht et Weill commencent Celui qui dit oui, opéra pour les écoles, troisième des pièces didactiques (entre Le vol de Lindbergh et Celui qui dit oui, il y a eu L’importance d’être d’accord, créé en juillet 1929 au Festival de Baden-Baden avec des éléments musicaux de Hindemith et Carl Orff). L’œuvre est basée sur la traduction du nô japonais Taniko. Il s’agit d’un enfant acceptant de mourir parce qu’il reconnaît une ancienne coutume de sa communauté comme supérieure à sa propre existence et plus légitime que son intérêt personnel. Il s’agit d’une pièce destinée à être entièrement interprétée par des enfants dans le cadre scolaire, et d’un véritable opéra, sans le moindre texte parlé. Weill précise : «Il est particulièrement recommandé qu’une pièce scolaire offre la possibilité à l’enfant d’apprendre quelque chose, en plus de la simple joie de faire de la musique.» Il rejoint exactement les positions de Brecht qui déclarait que le Lehrstück n’a: «aucune valeur si on ne s’y instruit pas. Il ne possède pas de qualité artistique qui en justifierait une représentation ne visant pas à instruire. Il est un instrument d’enseignement.» Mais si l’idéologie exprimée par le texte est pour Brecht l’enjeu essentiel de la pièce didactique, la musique représentant un moyen par excellence de distanciation et permettant l’expression collective, Weill, lui, met au premier plan l’enjeu purement musical. Il ne s’intéresse pas à Celui qui dit non, que Brecht écrit à l’automne 1930 pour répondre aux nombreuses objections que rencontre, à juste titre, Celui qui dit oui chez les enfants et une partie de la critique progressiste. Celui qui dit non épouse exactement la partition de Celui qui dit oui, mais le texte est modifié : ici l’enfant refuse l’ancienne coutume. L’exécution des deux pièces dans le même spectacle (qui n’aura pas lieu avant 1951 à New York) ouvre un espace de réflexion et constitue une sorte de leçon de dialectique invitant le spectateur à la discussion.
- Marie-Noëlle Rio -

     
             
 
Coproducrtion Opéra de Lyon, Théâtre Nouvelle Génération,
Coréalisation Théâtre de La Renaissance
En partenariat avec la compagnie Anonyme
L’Arche éditeur